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Perspectives · Opinion7 min de lecture

L’IA et la médiocrité confortable

Et si nous arrêtions d’avoir peur de l’avenir pour commencer à le construire?

Scène conceptuelle générée : des mains ajustent une petite structure en aluminium et en ambre sur des croquis retravaillés, près de deux essais de conception.
Essayer, comprendre, ajuster. Une idée prend forme.

Hier soir, je suis tombé sur la publication LinkedIn d’un futur programmeur qui s’inquiétait pour son avenir. Dans les commentaires, les mêmes questions tournaient en boucle : que deviendront les développeurs? Les designers? Les agences marketing? Quels métiers vont survivre à l’IA?

L’inquiétude de cet étudiant est légitime. Ce qui me dérange, ce n’est pas qu’il se pose ces questions. C’est la résignation qu’on lui sert trop souvent comme réponse. Comme si la disparition de professions entières était déjà signée, et que notre seule option était de regarder le train passer en attendant que la technologie décide de notre sort.

Je ne crois pas que tout va disparaître. Mais je ne crois pas non plus qu’on pourra tous continuer à faire exactement la même chose en espérant que rien ne bouge.

L’expertise doit apporter quelque chose

J’ai un immense respect pour l’expertise. Mais je refuse de la confondre avec le simple fait de maîtriser un outil que le client ne connaît pas, ou de se cacher derrière un jargon qu’il ne comprend pas. La complexité d’un projet est souvent bien réelle; elle ne devrait jamais servir d’écran de fumée pour éviter de démontrer ce qu’on apporte vraiment autour de la table.

Soyons honnêtes deux minutes :

Combien d’agences marketing recyclent les mêmes campagnes, les mêmes séquences de courriels et les mêmes recettes en vendant chaque fois le tout comme une stratégie sur mesure?

Combien de développeurs codent une fonctionnalité à la lettre sans jamais se demander si elle règle vraiment le problème d’affaires du client?

Attention, je ne reproche à personne de réutiliser une architecture éprouvée, une librairie ou une bonne pratique. Tout réinventer à chaque mandat serait absurde. Une solution simple et connue est souvent la meilleure.

Le problème, ce n’est pas de réutiliser. C’est d’arrêter de réfléchir.

C’est de changer le logo sur la page couverture d’une présentation et d’appeler ça du conseil stratégique. C’est de livrer exactement ce qui était sur le bon de commande sans avoir cherché à comprendre ce qui était réellement nécessaire. C’est de prendre l’habitude pour une preuve d’excellence.

C’est ça que j’appelle la médiocrité confortable.

Reconnaître les bouleversements sans s’y résigner

Et oui, je crois que les entreprises qui s’y accrochent vont frapper un mur. Certains emplois risquent de disparaître ou d’être profondément transformés, et on ne rend service à personne en faisant semblant que tout va bien aller. Est-ce que ça veut dire que tous ceux qui perdront leur poste étaient médiocres? Absolument pas. Des gens très compétents vont être touchés malgré leurs efforts, parce que le talent n’a jamais été une police d’assurance tous risques contre les bouleversements économiques.

Mais annoncer l’apocalypse de nos métiers ne nous avance à rien. Je m’attends à voir certaines entreprises fermer, d’autres s’adapter et de nouvelles émerger en proposant autre chose que les recettes d’hier. Je ne crois pas à la fin de la créativité ni du savoir-faire. Ce qui doit prendre fin, c’est cette habitude de confondre répétition et expertise, complexité et valeur, conformité et excellence.

Un outil neuf. Les mêmes réflexes ?

L’intelligence artificielle n’a pas inventé la paresse intellectuelle, et elle ne la fera pas disparaître par magie non plus.

Quand je regarde plusieurs sites ou textes générés avec l’IA aujourd’hui, je vois exactement les mêmes travers qu’avant : les mêmes structures rigides, les mêmes formules creuses, les mêmes choix visuels par défaut. L’outil est neuf, mais le réflexe de produire sans réfléchir est resté le même.

Obtenir un premier jet en dix secondes ne veut pas dire que le travail est fait. Encore faut-il avoir le jugement nécessaire pour se demander si la réponse tient la route, si elle répond au besoin et si elle mérite d’être gardée.

On peut utiliser l’IA pour cracher dix variantes d’une idée banale. On peut aussi s’en servir pour challenger cette idée, tester un angle mort ou bâtir un prototype qu’on n’aurait jamais eu le temps ou les moyens d’essayer seul. Ce n’est pas du tout la même démarche.

Nous avons entre les mains un levier incroyable pour repousser nos limites. Pourquoi s’en servir uniquement pour industrialiser la banalité? Personnellement, je n’ai aucun intérêt à juste produire plus vite ce que je faisais hier. Je veux voir ce qu’on est capables de bâtir autrement.

Ce que l’expertise apporte vraiment

La véritable valeur des programmeurs, des designers ou des professionnels du marketing ne se résume pas à aligner des lignes de code, pousser des pixels ou configurer des publicités.

Un développeur apporte de la valeur quand il comprend la logique d’affaires, repère une faille dans un processus et propose une solution plus simple et plus robuste que celle qu’on lui demandait de coder.

Une agence apporte de la valeur quand elle saisit ce qui différencie réellement une entreprise sur son marché, au lieu de lui vendre la recette à la mode.

Un designer apporte de la valeur quand il sait pourquoi un choix d’interface sert l’utilisateur et le message, pas juste parce que c’est beau sur son écran.

La vraie créativité n’est pas qu’artistique. Elle consiste à relier des idées, à poser la question que personne n’a osé poser, à simplifier un problème complexe ou à avoir l’humilité de dire qu’on fait fausse route.

Donner des ailes à plus de gens

Et honnêtement, tant mieux si la capacité à concrétiser des idées ne reste pas réservée à ceux qui maîtrisent déjà les outils techniques. Qu’un entrepreneur qui ne sait pas coder puisse prototyper son application, ou qu’une personne qui a d’excellentes idées mais de la difficulté à écrire puisse enfin les structurer clairement, c’est l’une des plus belles promesses de l’IA.

Est-ce que ça transforme magiquement un prototype bricolé en un système fiable en production? Non. L’expertise technique reste indispensable pour valider, sécuriser, architecturer et amener un projet jusqu’au bout. Mais donner des ailes à plus de gens n’enlève rien aux experts — ça leur donne de nouveaux terrains de jeu.

L’IA ne devrait pas seulement nous servir à travailler plus vite. Elle devrait nous donner les moyens de penser plus loin.

Former la relève, c’est aussi notre responsabilité

C’est aussi pour ça qu’on doit revoir notre façon de former la relève.

Les bases restent non négociables. Comment peut-on juger de la qualité d’une réponse, repérer une hallucination ou challenger du code généré si on ne comprend pas soi-même les principes derrière ce qu’on cherche à réaliser — surtout face à des outils capables de produire des réponses très convaincantes, mais complètement fausses?

Apprendre une méthode, oui. Mais comprendre quand elle s’applique, pourquoi elle échoue et comment l’adapter, c’est là que tout se joue.

Et cette responsabilité-là ne repose pas juste sur les épaules des cégeps et des universités. Elle appartient aussi aux entreprises et aux professionnels sur le terrain, moi le premier. Exiger que nos équipes s’adaptent tout en les gardant le nez collé sur des feuilles de temps, sans leur donner l’espace pour tester, se tromper et apprendre, c’est de l’hypocrisie. Ce n’est pas les accompagner.

Je ne demande à personne d’accueillir tous ces changements sans la moindre crainte. Je refuse simplement que l’inquiétude devienne notre seul plan de match.

Ce matin, à 6 h 57

Cet article a commencé ce matin à 6 h 57, dans mon auto, en route vers le bureau. J’en ai jasé à voix haute avec l’IA via Apple CarPlay. J’ai lancé mes idées en vrac, écouté ses pistes et je l’ai recadrée chaque fois qu’elle s’éloignait de ce que je voulais vraiment dire ou qu’elle lissait trop ma pensée.

Autrefois, cette réflexion se serait peut-être perdue dans les urgences de la journée. Aujourd’hui, je suis arrivé au bureau avec une base solide, que j’ai pu retravailler avec d’autres outils d’IA et préparer pour publication directement dans mon éditeur de code.

Je n’ai pas demandé à l’IA d’avoir une opinion à ma place. Je lui ai demandé de m’aider à aller au bout de la mienne.

À propos de cette réflexion

Opinion personnelle de Sébastien Bernard, nourrie par son expérience professionnelle, ses expérimentations et ses échanges autour de l’intelligence artificielle.

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UNE IDÉE À FAIRE CIRCULER

Poursuivons la réflexion.

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